Mortibus N°10/11,
depuis le 15 septembre 2009


Masses & moi

Masses sacrées, masses sacrantes


Le vingtième siècle a été incontestablement l’ère des masses et de leur manipulation, l’ère des chefs et des troupeaux de lyncheurs, l’ère de la folie destructrice des masses. Une hypothèse peut être avancée pour le comprendre. Durant les XVIIIe et XIXe siècles, la révolution industrielle quasi internationale et les nouveaux modes de production et d’exploitation capitalistes en train de se mondialiser ont plongé les individus dans un état de pré-panique qui peut s’expliquer par l’inversion téléologique de la vie ainsi concrétisée. En effet, dès lors que l’individu a dû s’insérer dans un système complexe de production de valeurs de plus en plus abstraites, où l’échange du produit créé y devenait une force motrice autotélique se substituant ainsi au besoin travaillant à se satisfaire, il lui a fallu en quelque sorte se séparer de sa propre existence, aliéner sa vie à des choses mortes, gagner sa vie en allant la trouver dans les marchandises créées pour étancher la soif infinie de plus-values. Une rupture ontologique s’est produite dans l’individu vivant qui a ajouté à son angoisse métaphysique de la mort une sur-angoisse quotidienne, insistante et omniprésente de la mort-dans-la-vie. Très concrètement, au sein des nekropolis que sont devenues les sociétés marchandes, la lutte pour l’existence n’a pas diminué malgré les promesses de bonheur de la « modernité capitaliste ». Les valeurs communautaires à fort ciment religieux ont petit à petit volé en éclats sous l’effet conjugué de la raison instrumentale et de la loi du plus fort. Les petites extases du Moi ont dû trouver des substitutions pour juguler les peurs (la peur de la peur en premier lieu), les sensations de vide, de perte de sens et de valeurs, d’égarement dans l’anomie mortifère du « travail pour le travail ». Sur ce terreau fertile d’une insécurité pandémique de l’existence individuelle sont apparus les sauveurs, plus ou moins authentiques, plus ou moins démagogiques, plus ou moins mystificateurs. Les meilleurs, comme le souligne Hermann Broch, proposaient aux hommes l’extase solitaire de la connaissance et un « gain en irrationalité » par l’édification culturelle (« je suis le monde ») ; les pires promouvaient l’extase archaïque et infantile de la victoire et une « perte en rationalité » dans l’état crépusculaire de la masse (« je suis ma communauté »). Lorsqu’au XXe siècle la pré-panique devint réellement une panique, notamment quand les menaces factuelles du chômage (et donc de la mort puisque le dogme est de travailler pour vivre et non vivre pour travailler) et de la guerre de tous contre tous furent véritablement enregistrées par le psychisme individuel, lorsque la sur-angoisse nécessita donc une sur-satisfaction, le goût pour les extases faciles, les extases de pacotille et de victoire orienta les individus vers des cérémonies fusionnelles et des décharges collectives dans les stades (sport, meetings politiques), les grandes salles (cinémas, dancings, etc.) et les grandes places où les cultes du succès financier, matériel, territorial, racial, étaient chantés sur tous les tons par le leader charismatique, le pseudo-héros, le chef suprême, le petit père des peuples s’adressant désormais aux pulsions de la populace. Comme le souligne encore Broch, dans sa Théorie de la folie des masses, « les états dictatoriaux avec leurs gigantesques appareils de propagande ont assimilé les techniques de manipulation des masses à un degré de perfection réellement diabolique ; on peut même dire qu’ils ont appris à s’en servir avec une virtuosité diaboliquement géniale, pour soutenir leur politique ô combien pratique de satisfaction irrationnelle des pulsions dans l’extase de la victoire ». Ainsi naquirent organisations de masse, exterminations de masse, culture de masse, loisirs de masse, lieux toujours plus immenses de rassemblement de masse et même, sur les cendres des régimes totalitaires européens, nos fameuses « démocraties de masse » parvenant non sans dégats à tenir ensemble dans un élan paradoxal et quelque peu monstrueux l’exigence de raison d’un peuple censé se gouverner lui-même et les vertiges irrationnels, archaïques et régressifs de meutes abruties et prêtes à tuer.
Que penser des masses aujourd’hui ? Que penser de leur « mécanique mentale » ? Si l’on admet que ce sont avant tout des hommes dont les valeurs sont menacées, dont l’état crépusculaire quotidien engendre un sentiment envahissant de panique, qui sont le plus rapidement et avec le moins de résistance de leur part, saisis  par une folie collective (satisfaction immédiate d’affects dans des communautés de substitution guidées par des chefs ou des instances charismatiques), ne sommes-nous pas conduits à penser que les troupeaux de lyncheurs et de pogromistes sommeillent dans tous les lieux de massification à l’heure où de multiples « crises » angoissent l’individu et le font désespérer de l’avenir (crise économique, crise écologique, crise morale, crise religieuse, crise de la famille, etc.) ? Le succès des phénomènes et des idoles de masse, l’anti-intellectualisme et l’anti-individualisme viscéraux qui se développent à partir de telles sources, a de quoi alerter. Les débordements de haine raciste qui se déroulent dans les stades de football, les violences multiples contre soi et les autres qui jalonnent les parcours festifs des adolescents passant de boîtes de nuit en rave parties, la chloroformisation des consciences qui agit sur les individus s’adonnant aux loisirs de masse, les différents intégrismes et terrorismes qui plongent leurs racines dans les religions s’adressant aux masses (cérémonies dans les stades, messes à travers des haut-parleurs, rituels télévisés, etc.), l’endettement irresponsable des finances publiques pour l’organisation de spectacles de masse (Jeux olympiques, Coupe du monde de football, concerts géants, etc.) sont autant de symptômes d’une folie politique des masses et de masses en folie. Symptômes d’une sacralisation des masses par les pouvoirs (économiques, religieux, politiques, sportifs) et d’une tendance lourde des masses à basculer dans la passion de détruire ou les bouffées délirantes de persécution. Car, comme le soutenait Elias Canetti, « la masse est toujours quelque chose comme une forteresse investie, mais investie doublement : elle a l’ennemi sous ses murs, et elle a l’ennemi dans ses caves ».

Source: Mortibus