Interview du comité de soutien aux inculpés de Tarnac

Comment s’est constitué le comité sur Tarnac ?

Très vite, dans le village et ses alentours, il s’est développé un fort sentiment de soutien inconditionnel, et cela de la part d’un très grand nombre d’habitants. Quelques-uns ont ressenti la nécessité d’en discuter tous ensemble, alors le 13 novembre (deux jours aprés l’invasion du village avec les arrestations), une réunion avec presque tous les habitants du village s’est tenue à la salle des fêtes. Mêmes les plus âgés ont voulu être présents. Après des interrogations, des étonnements, beaucoup se sont dit qu’il fallait monter un comité de soutien à Tarnac même1. Trois personnes, dont l’ancien maire de Tarnac, ont spontanément initié ce comité. Les jours suivants, les réunions publiques ont attiré beaucoup de monde (jusqu’à plus de deux cents personnes - ce qui est considérable compte tenu de l’isolement géographique et de la désertification démographique de cette région), les habitants du bourg et des alentours, des gens de tout le plateau de Millevaches, de Tulle, de Limoges... Mais aussi un grand nombre de journalistes ! Maintenant, les réunions du comité continuent encore avec plus d’une centaine de personnes pour organiser matériellement et moralement le soutien aux inculpés du 11 novembre.

Tarnac a une histoire, c’est un haut lieu de la résistance, des maquis de Guingouin  : cet esprit rebelle est-il toujours présent dans la population ?

Le communisme rural limousin fut le support d’un des plus puissants et du plus original des maquis de la Résistance, le maquis de Georges Guingouin. Les racines de cette gauche limousine (vernaculaire), la spécificité de sa sensibilité (rebelle, autonome, voire dissidente), remontent à une histoire populaire très ancienne liée à une province-carrefour pauvre et enclavée nord occitane très rurale (ce qui ne veut pas dire uniquement paysanne), composée de petites communautés paysannes pauvres (les « villages ») déchristianisées : terre de refuge mal considérée ou le petit depuis toujours est naturellement contre le gros ( aristo, paysan et bourgeois enrichis, majorité du clergé). Cet esprit prégnant s’est maintenu, même déformé, jusque dans la gauche institutionnelle qui est ici, sur l’échelle historique du temps long, à la tête des institutions : déjà aux élections législatives de 1849, toutes les circonscriptions du Limousin sauf une avaient élu des députés « montagnards » , extrême gauche de l’époque. Il n’est donc pas étonnant que des maires, des conseillers généraux, notamment du plateau, aient activement défendu avec la population du cru les inculpés du 11 novembre.

Tarnac, c’est aussi le plateau de Millevaches avec de nombreuses résistances multiformes à l’ordre capitaliste. Peux-tu nous les présenter ?

Il est vrai que depuis plusieurs décennies, nombre d’expériences, d’initiatives et de projets à connotion plus ou moins politique (au sens large) se sont développées sur le plateau de Millevaches. Il y a, par exemple, Ambiance bois qui est assez connu comme étant une sorte de coopérative autogérée mais d’autres exemples économiques pourraient être cités. Et puis, aprés les communautés des années 1970, d’autres communautés d’un style un peu différent se sont développées ; certaines sont assez franchement politisées, d’autres plus orientées sur la décroissance, sur le refus de la consommation capitaliste. Il semblerait que ces groupes essaiment sur le plateau : une véritable dynamique a l’air de se développer. D’autre part, de nombreux réseaux d’associations s’entrecroisent, créant ainsi un maillage assez étroit d’alternatives qui peuvent être à la source d’une certaine résistance au modèle capitaliste. Toutefois, il faut être, tout de même, mesuré quant à la force et à la volonté réelles de cette résistance car la plupart de ces associations sont intégrées au tissu administratif et politique de la région. Il ne faudrait pas oublier aussi une certaine influence des publications largement connues et lues comme IPNS2 (journal d’information et de débat du plateau de Millevaches) ou encore Creuse-Citron3 (le journal de la Creuse libertaire) qui contribuent à leur manière au développement de toutes ces « résistances ». Manifestement, le plateau de Millevaches est une pépinière d’expériences alternatives avec toute une infrastructure matérielle, culturelle et politique. Cela se sait, aussi, au fil des années, de plus en plus de gens arrivent pour s’installer et s’intégrer à des expériences en place ou bien pour développer leurs propres projets alternatifs.

Il y a aussi l’initiative du « Refuge des résistances » entre autres d’Armand Gatti qui s’inscrit dans cette terre réfractaire au pouvoir. Peux-tu nous en dire quelques mots ?

Le « Refuge des résistances Armand Gatti
-  plateau de Millevaches » est une association (siège mairie de Peyrelevade) partie prenante d’une histoire séculaire, rebelle et dissidente, dans le Limousin contemporain. Elle est liée au retour sur le plateau du poète et dramaturge Armand Gatti, entré à 17 ans dans la Résistance, en 1942, au sein du Maquis organisé par Georges Guingouin. Au moment même de la mort de Guingouin, en octobre 2005, répondant à une invitation du Cercle Gramsci (Limoges)4, Armand Gatti se trouvait à Gentioux pour offrir une lecture du poème « La première lettre », hommage au jeune résistant du groupe Manouchian Roger Rouxel, fusillé à 17 ans par les nazis. Gatti écrivit aussitôt après un grand poème, « Les cinq noms de résistance de Georges Guingouin », dont il fit une magnifique lecture le 23 septembre 2006 à la Ferme de La Berbeyrolle (commune de Tarnac), là même où il prit le maquis. À cette suite, le « Refuge » fut créé. L’objet de cette association est de « résister à la société spectaculaire et marchande en faisant vivre (...) des lieux ou des moments ouverts de formations, réflexions, créations, recherches, rencont - res internationales, dans le prolongement de l’esprit de résistance et des questionne - ments portés par et avec Armand Gatti dans et autour de son oeuvre » (statuts).

Les habitants ont-ils eu le sentiment d’avoir été traités comme du « bétail à médias » pour servir la propagande gouvernementale  ?

Nous pouvons penser, en effet, que beaucoup d’habitants de Tarnac et du Plateau ont ressenti cette opération médiaticopolicière comme une véritable agression. Le maire de Tarnac n’a eu connaissance de l’opération qu’en la découvrant le matin même du 11 novembre alors qu’une horde de journalistes était déjà en place, descendue de Paris avec les sbires aux ordres de MAM. Déjà, la manipulation ne faisait pas de doute. L’attitude désinvolte et très « en pays conquis » des journalistes finit d’irriter les gens du village et de la région. Sans doute, les médias se voyaient-ils dans un remake de Fantasia chez les ploucs ! Mais les « ploucs » corréziens et creusois, d’abord pris par surprise, comprirent rapidement (peut-être, avaient-ils été contaminés par l’intelligence des « terroristes intelloautonomes  » de la communauté communiste du coin ?) que les médias n’étaient pas là pour rendre compte de la simple réalité des gens et des choses. Aussi, beaucoup de personnes refusèrent tout contact avec les journalistes, quels qu’ils soient. Certains, peut-être plus naïfs, pensèrent qu’il ne fallait pas refuser cette « chance » mais, très vite ils déchantèrent (on peut citer pour exemple l’émission Complèments d’enquête de France 2, un modèle de manipulation et de servilité gouvernementale).

Quelle a été la réaction des médias locaux ? Et de la télé locale Télémillevaches  ?

Les médias locaux se comportèrent dans un premier temps comme les médias nationaux : aux ordres pour amplifier la « voix de son maître » ; mais, assez rapidement par la suite, ils réagirent et prirent plus de distance avec la propagande gouvernementale que ne le firent les autres médias. Ils comprirent qu’ils ri squaient de jouer là une partie de leurs clients et usagers. Alors, ils essayèrent d’être un peu plus à l’écoute des personnes directement concernées ainsi que des habitants de la région. Quant à la télé locale Télémillevaches5, cela a été différent car certains des animateurs du média sont partie prenante des réseaux qui se sont développés sur le plateau (cf .ci-dessus). Il y eut un comité de rédaction élargi et parmi les personnes présentes, certaines demandèrent aux animateurs de Télémillevaches de prendre clairement parti dans cette affaire. Ils acceptèrent sans aucune réticence et il fut décidé qu’une partie de leur prochain magazine (décembre puisqu’il est mensuel) serait consacré aux inculpés du 11 novembre. Ils donnèrent ainsi la parole à quatre habitants du plateau, plus ou moins, représentatifs tant au niveau de leur place sociale que de leur engagement.

Cela signifie-t-il que les discours qui stigmatisent les anticapitalistes en les accusant de terrorisme ne fonctionne pas autant que le pouvoir l’espère ?

Cela dépend de qui on parle. Dernièrement, Irène Terrel, une des avocates des inculpés expliquait que « les gens de Tar - nac ont réagi, solidaires des interpellés » et que « c’est la société civile qui a été la plus solidaire ». Le gouvernement a mal mesuré la situation et n’a pu qu’être très surpris par la « résistance » très forte des gens de Tarnac et du Plateau à leur manipulation médiatico-policière, sans doute, du fait de la persistance d’un certain « esprit rebelle » chez ces gens-là. Partant de là, la mobilisation des amis des inculpés, de personnes déjà engagées, de simples habitants a pu se développer, et de très nombreuses « relations » ont été alors sollicitées. Les divers comités de soutien ont effectué un gros travail d’information et de mise en contact qui a montré son efficacité. Par contre, si l’on parle de la « société politique », ce ne fut pas du tout la même chose. Pour citer encore Irène Terrel, « les politiques ne sont pas assez attentifs aux violations, hélas quotidiennes, des droits élémentai - res ». L’affaire de Tarnac en est une belle illustration. À part quelques élus locaux du Plateau (et de très rares élus nationaux), ce fut le silence le plus total de quelque politique que ce soit, de l’extrême gauche à la gauche traditionnelle (je ne parle pas des autres !). La couardise la plus basse a l’air d’être une attitude des plus développées dans cette sphère. Parfois même, ce fut le coup de poignard dans le dos : par exemple, l’ajournement à l’unanimité, par une commission du conseil régional limousin de l’aide à l’épicerie reprise par un des inculpés ! On pourrait citer aussi quelques discrètes déclarations (non officielles) de responsables syndicaux et politiques qui faisaient fi de toute présomption d’innocence. Rassurons- nous, depuis le dégonflement total de l’affaire qui tourne à la bouffonnerie, ils ont su retourner leurs vestes et se retrouver en première ligne pour donner des leçons de résistance aux législations d’exception. Les gens du Plateau avec la «  société civile » continueront de « répan - dre l’esprit de Tarnac »6 si indispensable en ces temps de désolation sociale.

Les deux Francis du Limousin

Source: no pasaran