C’est dans la vie de l’homme (et son histoire la plus intime) qu’il faut chercher la vérité du philosophe, les raisons qui l’ont poussé à philosopher, peut-être à s’enfermer dans une tour d’ivoire conceptuelle, éventuellement à retrouver dès qu’il en sort, ses tourments et ses déséquilibres et à se conduire comme n’importe qui.

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C’est dans la pratique du philosophe, en effet- dans sa manière de vivre, d’aimer, de gérer sa carrière, dans ses engagements politiques (ses abstentions ou ses fuites), dans la nature des rapports qu’il entretient avec les autres- que se vérifie, ou non, la valeur de sa pensée : sans cette confrontation – cette « expérience cruciale » - sa vision du monde n’est plus qu’un discours vain et sans portée […] on ne peut pas se dire philosophe et vivre n’importe comment et comme n’importe qui […]

Vivre comme on pense. Authentifier, par sa vie, la vérité de sa pensée : l’exigence est ancienne – elle constitue depuis deux mille ans, l’essence même de la philosophie.

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La philosophie exige un engagement total de l’individu : on entre en philosophie comme on entre en religion. Par toutes sortes d’exercices spirituels – méditation, maîtrise de soi, renoncement aux désirs, limitation des besoins…- stoïciens, épicuriens, cyniques, sceptiques s’exercent à la « pratique vécue des vertus », se donnent comme fin le progrès spirituel et moral et, dans la mesure où ils s’en rapprochent, parviennent au bonheur : « Pour les anciens, écrit Pierre Hadot,  on est philosophe non pas en fonction de l’originalité ou de l’abondance du discours philosophique que l’on a inventé ou développé, mais en fonction de la manière dont on vit. Il s’agit avant tout de devenir meilleur [sic]. »

Maurice T. Maschino, Oubliez les philosophes ! , pp. 129-134-135-136, 2001, © Editions Complexe / coll. L’ivre examen