Entretien de Jean-Marie Brohm par Gilles Bui Xuan, professeur d’EPS à Clermont-Ferrand à l’UER

Gilles Bui-Xuan : On a un peu l'impression que Jean Marie Brohm est occulté dans notre milieu. Ainsi au CAPEPS récemment, alors que le sujet s'y prêtait bien, seulement 3 % des copies faisaient référence à Jean Marie Brohm. Comment expliquer cette .. "crainte " ou cette "scotomisation" ?

Jean Marie Brohm. " L'effet Brohm" est contradictoire. D'une part il fonctionne comme repoussoir, c'est-à-dire que la distance par rapport aux positions de Brohm est un indice de conformité ou de conformisme. Brohm fonctionne comme pôle négatif et négatif de tout ce que l'institution rejette. Et dans tous les cas, Brohm est négatif en ce sens qu'il représente tout ce dont il ne faut pas parler et qu'il ne faut surtout pas imiter. En ce sens là, je fonctionne comme un "anticorps ". D'autre part Brohm est quand même une thèse, et parce que thèse interdite il représente quelque chose d'un peu fascinant. En effet nos positions ont une force telle que lorsqu'on les accepte on est obligé de complètement s'impliquer. Je dirai donc que l'effet Brohm est un effet d'implication. Qui prend position pour Brohm et la revue Quel Corps ? prend nécessairement position pour la lutte qu'il mène, avec d'autres, contre l’institution sportive et olympique et de fait cela transforme les gens en militants. Voilà essentiellement ce qui fait peur chez moi : la contamination, au point que c'est sans doute ce qui explique les interdits de séjour à l'INSEP prononcés ici et là par les divers directeurs de cet établissement dont je fus un ancien élève...
L'effet Brohm fait peur et fascine parce que je met en cause radicalement les fondements même de l'institution EPS. Par ailleurs, je suis, un praticien du terrain, et comme tel je suis habilité à parier de la pratique effective de I'EPS dans le secondaire. En même temps j'ai une pratique politique à l'extrême–gauche. une pratique d'historien du sport et de sociologue des pratiques corporelles Cela fait beaucoup sans doute... Enfin, je buis un marginal et tiens à le rester, du fait que je refuse de collaborer avec le pouvoir quel qu'il boit. même celui de " gauche ". Ma marginalité est en même temps une centralité en ce sens que mon but ouvertement proclamé est la destruction de l’appareil sportif de compétition. Ayant longtemps été un des chefs de file du COBA (1) et du COBOM (2), lors des boycotts du Mundial 78 et des Jeux olympiques de Moscou en 80, je suis apparu comme quelqu’un à l’intérieur de l’institution EPS propulsait des luttes venues de l’extérieur et donc importait la critique antisportive. Je fonctionnais donc dans la tête des gens comme un " traître "...

Gilles Bui-Xuan
: Peux-tu préciser les étapes de ta démarche, notamment dans tes rapports avec les institutions ?

Jean Marie Brohm
: La première étape, qui va de 68 à 72, était une étape de lutte frontale de notre part. Et en face, par crispation, on répondait en niant en bloc : "ce n’est pas vrai, vous inventez, vous caricaturez ! " Sur la question du doping, de l'amateurisme marron, sur les combines, etc., on nous disait que c'était impossible ou faux. C'était l'étape de la dénégation pure et simple. Nos adversaires n'avaient qu'une seule parade à fournir à arguments critiques : le "non".

La deuxième étape
fut plus vicieuse. Nos adversaires biaisaient dans le "oui, mais " ou le " non, pourtant ". Oui, il y a du fric en jeu, mais c'est pas important. Non, il n'y a pas de dopage, pourtant il faut faire des contrôles ! Bref, on nageait en pleine contradiction. Cette étape représentait le début de l'aveu officiel du la crise du sport contemporain. La troisième étape fut une défense en règle, au sens psychanalytique classique du terme : on agissait par déplacement et le débat fut porté sur le plan méthodologique ou épistémologique : on refusait de lier le sport au mode de production capitaliste pour le laisser flotter librement dans "l'espace industriel", on refusait surtout de l'insérer dans le reste des institutions bourgeoises (à l'Est, comme à l'Ouest). Puis vint la vague, aujourd’hui dominante, de C. Pociello, G. Vigarello et quelques autres qui banalisèrent le sport dans le "ni, ni" : ni aliénant, ni émancipateur, ni bon, ni mauvais en somme. Ces auteurs refusaient de considérer le sport comme une série d'institutions pour n'y voir qu'une série de "pratiques". Donc, nous avons les "pratiques" de rugby, de vol à voile, d’expression corporelle, etc, mais ces "pratiques" sont hors institution, comme si l’institution n’avait aucune importance. Bien sûr ces "pratiques" ont des racines sociales et des origines de classe disait-on, mais elles ne s’insèrent pas dans les institutions qui les déterminent en dernière instance. C'est un peu comme si on voulait étudier la foi ou les croyances religieuses sans étudier auparavant l'appareil clérical qui les produit et les alimente. C’est cette étape que j'ai qualifiée par ironie de stade des " épistémologues laborieux".

La dernière étape
, la pire, c’est celle du " mais oui, il y a de la violence, du doping, des tricheries, des combines, mais c'est le sport. Coubertin lui-même ne parlait-il pas de "la liberté d’excès" du sport ? En gros, c'est donc l'étape Adidas et l'Équipe : le sport est, comme toute entreprise humaine, bon et mauvais, comme la langue d'Esope. Le sport est simplement tel qu’il est, il n’y a pas à le juger. Il faut le prendre dans sa logique propre, a affirmé Jacques Ferran au colloque de Font-Romeu, c'est-à-dire dans sa globalité. C'est la seule chance de le sauver, a-t-il ajouté. Et cela est terrible car alors on ne peut plus évaluer les faits sociaux. C'est la phase du " Et alors ? " " Et alors la guerre, oui, bon c’est comme cela et la guerre olympique n’est pas spécialement propre, comme la guerre tout court !". A chaque fois, nous nous sommes adaptés.

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